Lorsque l'histoire et le dogme rencontrent la fiction : le roman bulgare au tournant des années 50/60
Marie Vrinat-Nikolovq, Budapest - décembre 1999

Le choix des années 50/60 de notre siècle pour présenter le roman historique bulgare a de quoi surprendre si l'on ne connaît pas le parcours propre à la littérature bulgare, parcours que l'on rappellera brièvement un peu plus loin.

Lorsque, le 9 septembre 1944, l'armée soviétique fait une entrée triomphale en Bulgarie pour soutenir le coup d’Etat monté par les forces politiques du Front de la Patrie[1] , elle marque le début d'une "ère" qui devait durer près de cinquante ans pour le pays, ses habitants et sa littérature. Période paradoxale qui engendra, sur le plan de la culture, le meilleur et le pire. Période qui, superficiellement, paraît monolithique, surtout aux étrangers et à la nouvelle génération, mais qui ne l'est pas : elle dévoile à qui entreprend de l'étudier des aspects surprenants, insoupçonnés, oubliés, et il serait dommage aussi bien de souscrire à la mode en rejetant tout ce qu'elle a produit que de l'encenser par nostalgie de ce temps où la littérature bulgare était quantitativement beaucoup plus productive que maintenant.

Entre 1945 et 1965, le roman historique connaît en Bulgarie un "boom" étonnant, si l´on considère son parcours dans la plupart des pays européens: après avoir connu un âge d´or au XIXe siècle, qui a pu se prolonger au début de notre siècle, il n´est plus guère en vogue lorsqu´il foisonne dans la Bulgarie totalitaire.

La lecture d´un bon nombre de ces romans amène à penser que la clef de cet essor réside dans la rencontre tout à fait particulière entre l´histoire, le dogme et la fiction, une rencontre qui revêt des aspects différents non seulement à un moment donné mais aussi selon les années.

Pour tenter de mieux pénétrer les significations de ce "boom" du roman historique, les interférences entre l'idéologie et les interrogations des écrivains des années 1950/60 concernant l'Histoire, leur passé et la conscience collective du peuple bulgare, leurs stratégies aussi pour contourner le dogme réaliste-socialiste, j'analyserai les conditions de parution et  les principaux mécanismes narratifs de trois oeuvres emblématiques de la période qui nous intéresse ici : Tjutjun de Dimităr Dimov[2] (première version 1951, seconde version 1954), la tétralogie de Dimităr Talev (Železnijat svetilnik, 1952, Ilinden, 1953, Prespanskite kambani, 1954, Glasovete vi čuvam, 1966) [3], et Slučajat Džem (1966) [4] de Vera Mutafčieva.

Histoire du roman, roman de l´Histoire…

La littérature bulgare est l´une des nombreuses littératures européennes mal connues et peu étudiées en France. Sans entrer dans les détails d´un panorama (fastidieux et inutiles dans le cadre de cette étude), rappelons quand même les étapes les plus importantes de son parcours particulier, lié bien entendu à l´histoire de la Bulgarie, en évitant toutefois de tomber dans le piège d´un déterminisme hâtif qui verrait des relations de cause à effet entre tel type d´événement (révolution, guerre, coup d´Etat) et l´essor de tel genre littéraire (le roman historique). Ce déterminisme, par exemple, caractérise la critique littéraire de toute la période communiste en Bulgarie mais aussi dans d´autres pays, comme en témoigne l´étude de Lukàcs György sur le roman historique[5] .

La Bulgarie est occupée durant cinq siècles (de 1396 à 1878) par l´Empire ottoman. La double main mise, à la fois ottomane dans la vie administrative et quotidienne, et grecque dans la vie culturelle et spirituelle (par le truchement de l´Eglise, avant qu´il n´y ait d´exarchat bulgare indépendant), marque un frein à la jeune littérature de ce pays qui se trouve, de fait, isolée de l´Europe occidentale, arrêtée dans l´évolution qui était la sienne propre (il n´est d´ailleurs pas inutile de remarquer au passage que ce fut la première littérature en langue slave). Il serait aussi injuste qu´inexact de prétendre qu´il n´y a pas de littérature bulgare durant toute cette période mais il faut reconnaître aussi qu´avant la fin du XVIIIe siècle et le début de ce que l´on appelle la “ Renaissance ”, période d´éveil de la conscience nationale collective, marquée par des insurrections et la lutte pour la création d´un exarchat[6]  indépendant, puis pour la libération de la Bulgarie de la domination ottomane, ses manifestations sont plutôt marginales et peu diffusées. Ce qui caractérise la littérature du Réveil national, c´est son aspect didactique : le souci des écrivains (en majorité des exilés qui publient principalement en Roumanie, en Russie, voire à Constantinople), est d´instruire un peuple et de faire renaître en lui la conscience de son identité nationale.

A l´issue de la guerre déclarée par la Russie à l´Empire ottoman, la Bulgarie recouvre en 1878 son indépendance. Peu à peu, la littérature va chercher à rattraper les siècles de stagnation et d´isolement culturels par la diversification rapide des thèmes et des genres et la recherche de nouvelles formes esthétiques, non sans puiser dans les grandes littératures européennes (française, italienne, russe et allemande principalement). La critique est unanime pour faire de Pod Igoto[7]  de l´écrivain Ivan Vazov le premier roman bulgare (paru en 1894), que l´on peut considérer comme roman historique de surcroît, puisqu´il évoque les luttes de libération nationale, même s´il s´agit pour l´auteur d´un passé très récent. C´est d´ailleurs ce à quoi invite son titre exact : “ Sous le Joug, roman sur la vie des Bulgares à la veille de la Libération ”.

L´une des caractéristiques du roman bulgare est donc, selon les mots du critique Bojan Ničev, qu´il “ s´est développé lorsque le roman classique européen avait déjà dépassé son zénith ”. [8]  Le début de notre siècle voit naître des œuvres romanesques à visée exemplaire et morale, dont l´action se déroule dans un passé plus ou moins récent, qui permettent des critiques déguisées contre la monarchie et la vie politique de l´époque.

Après les guerres balkaniques et la première guerre mondiale, le roman historique atteint un premier sommet en Bulgarie dans les années 20/30 : il est même subventionné par le  ministère de la Culture et une collection spécifique est crée. Le critique Georgi Canev, très négatif à l´égard des romans historiques de cette époque qu´il qualifie de fascisants (il ne pouvait en être autrement puisque son ouvrage sur le roman historique bulgare est sorti en 1976) [9] , parle de “ pluie de romans historiques ”.

C´est paradoxalement sous le régime totalitaire, à une époque où bon nombre d´écrivains ont été arrêtés, enfermés, au mieux inquiétés par la censure, où l´histoire est déformée, revisitée, réinventée, où la critique et l´histoire littéraires subissent le même détournement, que le roman historique (et le roman tout court) connaît ce que l´on pourrait qualifier “ d´âge d´or ” (la critique bulgare utilise souvent le terme allemand de “ Sturm ”). Je me permettrai ici de citer certains de ces critiques :
-  Boian Ničev : “ Mais ce furent des milliers et des milliers de pages, lancées à des centaines de milliers d´exemplaires sur le marché du livre en trois ans (surtout de 1951 à 1954) et écrits cinq-six ans auparavant, à l´apogée de la Révolution. C´étaient des milliers et des milliers de héros et de représentations littéraires, des centaines de constellations et de galaxies de mondes et de destins humains (…) Tous ces livres laissèrent une trace dans l ”´histoire du genre, en témoignant clairement de sa nostalgie pour le complexe et l´épique. Le roman était devenu le genre fondamental de la décennie, le moteur et la force du processus littéraire (…). ” [10]  ;
- Tončo Žecev : “ Chacun sait que notre roman a connu, après le Neuf septembre, surtout durant une période déterminée, un essor inouï (…). Il est intéressant de noter que le roman soviétique connaît ses plus grands succès et conquêtes à une distance par rapport à la grande révolution à peu près comparable à celle qui sépare cet essor du roman bulgare de la révolution du Neuf septembre1944. Il ne reste qu´à conclure comme nous avons commencé : les grands événements historiques continuent à stimuler le développement du genre, la révolution socialiste ainsi que toutes ses conséquences font renaître le roman, le renouvellent (…)  ” [11]  ;
- Svetlozar Igov : “ L´essor du roman épique durant les années 50 du XXe siècle est l´un des “ miracles ” de la nouvelle littérature, miracle qui confirme la règle selon laquelle l´art se crée non pas grâce à mais aussi malgré les conditions socio-culturelles (…) Car l´essor du roman épique des années 50 est le prolongement d´un processus national qualifié dès les années 30 par Georgi Canev de “ Sturm du roman ”. Mais bien que, dans les années 30 et 40 (avec Jovkov, Petkanov, Zagorčinov, Fani Popova-Mutafova, Dimov, Karaslavov et autres noms plus modestes), le roman ait en effet connu un essor, il n´a pas atteint le niveau auquel il devait s´élever à une période moins favorable pour la littérature (…) Aussi paradoxal soit-il, un dogme réaliste-socialiste (en faveur de la prédominance du roman épique) ainsi que l´expérience du roman épique soviétique (d´Aleksej Tolstoj à Šolokov ont contribué au camouflage idéologique du roman épique des années 50. ” [12]

La confrontation de ces quelques passages présente un autre intérêt : les interprétations qui sont faites du “ boom ” romanesque à l´époque communiste diffèrent naturellement selon l´époque où elles ont été formulées : éloge de la révolution socialiste de 1944 dans les deux premières, avec un fort déterminisme historique, ou à l´opposé, expression du paradoxe de l´époque, analyse que je partage en grande partie, comme nous le verrons plus tard. Cette confrontation met aussi en lumière la difficulté à laquelle on se heurte lorsqu´on veut décrire des faits culturels liés à la période totalitaire : la quasi absence de pensée critique véritablement libre et originale sur ce sujet.

L´affaire “ Tjutjun ” ou le roman détourné à l´heure du réalisme socialiste

L´affaire, on peut même parler de scandale littéraire, provoquée par la parution du roman Tjutjun (“ Tabac ”) en 1951 illustre particulièrement bien ce que fut le dogme réaliste-socialiste sous Staline, peu avant le dégel qui suivit sa mort survenue en 1953. Demeurée dans les mémoires des contemporains mais soigneusement remisée dans des archives inaccessibles au grand public, cette affaire a dévoilé ses arcanes en 1992 grâce à Albert Benbasat et Anna Svitkova[13]  qui ont publié les archives passionnantes de ce qui s´est passé entre 1951 et 54, grâce aussi aux éditions Trud qui ont réédité la version originelle et originale du roman (avant que son auteur ne soit contraint par la critique officielle de le remanier), impossible à trouver durant quarante années[14] .

Mais de quoi s´agit-il ? En 1951, lorsque sort Tabac  (roman volumineux de quelque six cents pages), son auteur, Dimităr Dimov, professeur de médecine vétérinaire à l´université de Plovdiv puis à Sofia, qui a parfait ses études à Madrid durant la seconde guerre mondiale, intellectuel délicat et passionné par le biologique en l´homme, est déjà connu des milieux littéraires et des lecteurs : en 1938, il publie Le lieutenant Bentz  et, en 1945, Les âmes condamnées, roman qui a pour trame la guerre d´Espagne. Tabac  sort enfin aux éditions "Narodna Kultura" après avoir été refusé par les très officielles éditions "Bălgarski pisatel", tiré à seulement 4000 exemplaires et c´est immédiatement un grand succès  : le public se l´arrache littéralement. Il est bien difficile de résumer rapidement cette œuvre riche en personnages et  en péripéties, qui décrit l´ascension rapide, incroyable, du jeune Boris Morev, issu d´une famille très pauvre, à la tête de l´une des plus grandes entreprises de tabac, Nicotiana, grâce à son intelligence froide et à son manque de scrupules. Autour de lui gravitent sa femme, Maria, fille du directeur de l´entreprise auquel il succède, jeune femme aux nerfs malades, condamnée à une mort prématurée ; Irina, étudiante en médecine aussi intelligente que belle, qui, après avoir été repoussée par Boris en quête de la fortune et du pouvoir, devient sa maîtresse puis sa femme à la mort de Maria, mais qui finira par se perdre dans le milieu de la grande bourgeoisie pervers et condamné dans lequel Boris Morev la fait entrer ; l´expert Kostov, esthète fin, voire snob, et tourmenté par la conscience de sa richesse en même temps que du déclin inéluctable du monde de la grande bourgeoisie auquel il appartient, et qui, pour se "racheter", fait preuve d´une vaine philanthropie ; Von Gaier, nazi, musicien, très cultivé, aristocrate dans l´âme, persuadé de la suprématie de l´Allemagne. De l´autre côté de cette barrière de l´argent se trouvent les ouvriers de Nicotiana, dont le tabac ronge impitoyablement la santé,  Max Eskenhazy, intellectuel juif qui se nourrit de la lecture de Marx et d´Engels,  les deux frères de Boris Morev, Stéphane et Pavel, communistes qui affrontent leur frère, et, parmi les autres militants de la lutte ouvrière, la jeune Barbara au militantisme fanatique et effrayant.

Le traitement des personnages était, dans le cadre de la narration romanesque bulgare plutôt centrée sur les événements que sur la psychologie des personnages, assez novateur : il révèle, chez Dimov, un intérêt certain et passionné pour la psychologie humaine, pour les grandes lois biologiques qu´il se plaît à étudier dans l´être humain (on retrouve sans doute les influences des théories freudiennes) .

D'autre part, ce roman se présentait donc comme une fresque de la situation politique et sociale de la Bulgarie des années trente à quarante-quatre, époque de tensions et de conflits sociaux, marquée par la montée clandestine du parti communiste, une présence politique et économique allemande de plus en plus forte, la guerre aux côtés de l'Allemagne, la fin d'un monde, celui du capitalisme en construction et de la bourgeoisie, avec l'entrée des troupes soviétiques qui marque l'avènement du pouvoir communiste, le 9 septembre 1944. Sur ce fond historique évoquant le drame d'une nation se déroulait en parallèle un drame particulier : l'intrigue complexe de l'amour entre Irina et Boris, d'abord passionné puis peu à peu gâché et refroidi par l'argent, l'ascension de Boris, "Rastignac" bulgare[15]  puis sa déchéance et sa mort. Depuis le roman de Vazov, Pod Igoto, dont il a été question plus haut, une telle ampleur aussi bien dans la technique romanesque que dans la vision de l'auteur (ampleur qui dépasse d´ailleurs de loin celle de Pod Igoto) n´avait jamais été atteinte.

Passons sur les embûches que connaît le roman avant et dès sa sortie ; l'affaire ne commence véritablement qu'avec les nombreux jours de débats et de discussions menés au sein de la très officielle Union des Ecrivains (27 et 30 janvier, 8, 11 et 13 février 1952), où l'on devait examiner quelles œuvres, sorties en 1951, méritaient le prix le plus prestigieux de l'époque, le prix Dimitrov. Le chœur presque unanime (il y eut tout de même des critiques assez honnêtes et courageux pour défendre l´œuvre) qui s´élève contre Tjutjun est un document révélateur de ce que fut le dogme réaliste-socialiste à son apogée: on peut juger de la qualité hautement littéraire des critères, rappelés en début de séance par l'écrivain Pavel Vežinov : "L'insigne honneur de ce prix ne doit être accordé qu´aux écrivains qui se sont le plus distingués, qui ont contribué par quelque chose de nouveau ou d´important au développement de notre littérature, qui ont répondu par des œuvres de valeur aux importantes tâches exposées aux écrivains lors du 5e congrès du Parti : avant tout, représenter les efforts héroïques de la classe ouvrière pour l'édification du socialisme chez nous, ainsi que les grands changements survenus dans les campagnes bulgares jusqu´à ce jour." [16]  Dans l'ensemble, la lecture des nombreux exposés laisse une impression navrante : on est frappé par le caractère superficiel, schématique et répétitif des critiques émises, calquées sur l'idéologie, où la littérature est complètement perdue de vue. Ce qui est reconnu comme positif, dans l'œuvre, c´est la dénonciation du capitalisme, de la décadence bourgeoise, le talent plastique de l'auteur "doué d'une pensée figurative"... mais les blâmes pleuvent littéralement : "C'est une langue insupportable (...) l´auteur a un talent incontestable mais il ne maîtrise pas partout sa matière. " Ou encore : "Nous avons là un talent incontestable (...) mais aussi une méthode erronée, sous l'influence de la littérature décadente (...) Il faut aider l'auteur en lui adressant une critique objective, afin qu'il surmonte les tendances anti-réalistes de son œuvre."

Bref, ce qui est reproché à Dimov, c’est d’une part de ne pas servir suffisamment l'idéologie officielle en accordant le premier rôle aux héros "négatifs", en reléguant au second plan les luttes ouvrières et le rôle du Parti communiste et en subissant l'influence de littératures décadentes (les auteurs préférés de Dimov, si l'on en croit les mémoires de sa femme, Nelli Dospevska, étaient Balzac, Stendhal, Flaubert et Maupassant et pour les lire en langue originale, il avait appris le français) ; d'autre part de ne pas soigner sa langue qui témoigne d’influences étrangères ; enfin, de trop s'attarder sur la psychologie de ses héros.

Dimov répond et se défend longuement (trente pages),  dignement... d'un point de vue marxiste (il n’avait pas d’autre choix), ce qui ne l'empêche pas de taxer franchement Pantelej Zarev de dogmatisme et de subjectivité. Deux semaines plus tard,  le présidium de l'Union des Ecrivains décide de ne pas proposer Tabac  pour le prix Dimitrov (il l'obtiendra un peu plus tard).

En mars de la même année, l’affaire est portée au niveau public par Pantelej Zarev — toujours lui — qui publie dans le journal Literaturen Front [17] , organe de l’Union des Ecrivains, un article polémique au titre éloquent : "Pour une victoire complète sur les phénomènes anti-réalistes". Il n’y a rien de bien nouveau dans cet article qui reprend les critiques formulées par ses collègues et lui-même et encourage l’auteur à recommencer son roman en suivant les recommandations qui lui ont été adressées. Aussi bien P. Zarev que la rédaction du journal qui a laissé passer cet article devaient le regretter amèrement : on assiste à un enchaînement de réactions dans la presse, notamment dans ce même Literaturen Front  qui publie une semaine plus tard un article défendant  la portée morale et la "pureté" politique du roman, suivi d’un démenti malheureusement tardif. C’est qu’entre temps, le n°1 du Parti communiste (et donc de l’Etat bulgare), Vălko Červenkov, avait envoyé une lettre de félicitations à l’auteur de Tjutjun et tirait les ficelles en coulisses. Le coup de grâce est porté par le quotidien Rabotničesko delo, [18]  antenne officielle du Comité Central du Parti communiste, qui publie trois jours plus tard un article non signé mais dont on sait maintenant qu’il a été "commandé" par V. Červenkov en personne. Intitulé "Sur le roman Tjutjun  et ses critiques néfastes", il prend le parti du roman mais en en déformant le sens de manière caricaturale : Dimităr Dimov devient l’apôtre du communisme, qui démasque la classe bourgeoise et le capitalisme, instruments aux mains de l’étranger. Le ton et les arguments de cet article, interprété à l’époque comme rétablissant la vérité et la justice contre la bêtise et le dogmatisme de la critique en font une véritable "profession de foi" stalinienne avec les clichés de la langue de bois qui vont de pair (l’étranger comme synonyme d’ennemi, louange de la lutte communiste présentée comme hautement héroïque, exaltation du nouveau monde en train de s’édifier et de l’avenir radieux qu’il prépare pour tous, usage massif d’adjectifs hyperboliques, etc.) [19] . L’article se termine par une incitation à purger l’Union des Ecrivains de ses éléments considérés comme mauvais (notamment, ceux qui n’étaient pas affiliés au Parti). et l’on réitère à l’auteur le conseil de réécrire son œuvre.

D. Dimov s’incline, non sans mal, tiraillé par les doutes sur le succès du futur roman. Plutôt que de réécrire l’œuvre, il ajoute environ cent vingt pages, disséminées sous forme de chapitres supplémentaires, consacrées à la classe ouvrière et surtout aux luttes du Parti communiste (pages souvent ennuyeuses, il faut bien le dire). Il crée également l’image de Lila, contrepoint ouvrier du personnage d’Irina. Ce travail lui prend pratiquement un an. Sous cette forme, Tabac  ressemble plus, il est vrai à un "instrument de la lutte communiste". La nouvelle version sort au printemps 1954, tirée cette fois à vingt mille exemplaires. L’intérêt du public ne se démentit pas, à tel point qu’il paraît une troisième édition (trente mille exemplaires) en 1955.

La tétralogie “ macédonienne ” ou les mythes fondateurs de l’identité nationale bulgare

Le premier tome de la grande fresque écrite par Dimităr Talev, Železnijat svetilnik, sort en 1952. Paraissent ensuite le troisième, Ilinden, 1953, avant le second,  Prespanskite kambani, 1954, puis le quatrième, Glasovete vi čuvam, 1966). On le verra, ces dates sont importantes : les temps changent, l'idéologie revêt des formes différentes, la rencontre entre le dogme et la littérature également.

La vie (et l’œuvre) de Dimităr Talev est étroitement liée à la Macédoine où il est né en 1898. Rappelons brièvement qu'à partir du IXe siècle, la Macédoine fait partie du royaume bulgare et que même, entre 971 et 1018, la Bulgarie orientale étant occupée par l'Empire byzantin, la capitale du premier royaume bulgare se déplace en Macédoine (successivement Skopje, Prespa, Bitolia, Ohrid). En 1878, le traité de San Stefano qui met fin à la guerre opposant Russie et Empire ottoman stipule la formation d’une Grande Bulgarie incluant les territoires macédoniens. Les puissances occidentales, Empires centraux principalement, craignant une hégémonie slave à la place de l'Empire ottoman fortement affaibli réagissent. Le traité de Berlin, signé quelques mois plus tard, modifie celui de San Stefano : une principauté bulgare indépendante est créée, tandis que la partie orientale, la Roumélie, est dirigée par un gouverneur nommé par la Sublime Porte. La Macédoine et la Thrace du sud demeurent sous la domination ottomane. C'est le début d'une période de troubles, dont l’insurrection de la Saint-Elie, en 1903, qui vise la libération de ces territoires à la population majoritairement bulgare.

Il est difficile de résumer une œuvre aussi ample que la quadrilogie de Dimităr Talev, qui embrasse environ un siècle, depuis 1833 jusqu’aux guerres balkaniques de 1912 et 1913. A travers la saga de la famille Glaouchev suivie sur trois générations, plusieurs événements majeurs de l’histoire de la Bulgarie et de la Macédoine sont évoqués : combat pour une Eglise indépendante du patriarcat de Constantinople par la création d’un exarque bulgare qui devient le chef spirituel de tous les Bulgares (y compris ceux de Macédoine) et auquel sont subordonnées toutes les écoles primaires et secondaires bulgares, guerre russo-turque, libération de la Bulgarie en 1878, insurrection de la Saint-Elie, luttes pour la libération de la Macédoine où diverses fractions politiques mènent une guerre intestine complexe…

Du point de vue narratif, la quadrilogie de Talev demeure dans le sillon réaliste tracé par ses prédécesseurs (Ivan Vazov par exemple) : chronologie linéaire, avec peu de retours en arrière, aucun clins d’œil prospectif à l’histoire ; narration menée “ classiquement ” à la troisième personne par un narrateur omniscient mais subjectif ;  souci du détail dans les caractères extrêmement travaillés, la vie quotidienne des héros, l’évocation des luttes de libération. Rien de moderne, donc, mais l’œuvre est attachante et imprime dans la conscience du lecteur des scènes et personnages inoubliables.

Talev, tout comme Dimov, n'est pas épargné par l'idéologie de l'époque qui le frappe cruellement, à plusieurs reprises et de manière contradictoire : il échappe de justesse à l'exécution, est interné dans des camps de concentration puis déporté avec toute sa famille dans un village de province où il écrit son œuvre. La version officielle, que l’on peut lire par exemple dans le dictionnaire de la littérature bulgare édité par l'Académie des Sciences de Bulgarie en 1982[20] , retient de Talev “ sa désorientation idéologique et politique. En réalité, Talev était lié à l'aile droite opposée au parti communiste et à son infiltration dans le mouvement révolutionnaire macédonien.

Mais ce n’est pas tout : les tomes 1 et 3 de la quadrilogie sont écrits alors qu’il est interné avec sa famille, à une époque où l’amitié entre Staline et Tito résolus à créer une fédération balkanique supra-nationale provoque en Macédoine une campagne violente visant à étouffer au sein de la population bulgare toute aspiration nationaliste. On peut donc considérer ces deux romans comme une réaction presque dissidente au régime officiel. Ce qui les imposa malgré tout, c’est le succès énorme et comparable à celui de Tjutjun dont ils jouirent auprès du grand public. La critique officielle sut récupérer ce succès avec un cynisme étonnant : toujours dans l’article du dictionnaire de la littérature bulgare consacré à Talev, on peut lire que sa tétralogie fut écrite “ dans des conditions de vie difficiles ” (sic) et que “ comme tout événement social d’une importance décisive, la révolution socialiste stimula la pensée historique de Talev (…) élargit ses horizons esthétiques. ”

Avec la mort de Staline, on assiste à un nouveau changement de ligne politique et le patriotisme, le nationalisme deviennent des valeurs encouragées. On dépense des millions pour éditer des livres historiques de fiction ou documentaires. Les romans de Talev arrivent à point nommé pour soutenir ce changement, il devient un grand écrivain officiellement reconnu comme tel.

Si l'on s’interroge, avec le recul de temps, sur la portée et le message de la tétralogie, on est frappé par la rencontre - fortuite comme l'est une rencontre au sens propre du terme - qui se produisit entre l'idéologie officielle après 1953 et les interrogations profondes de Talev sur ce que j'appellerais la “ bulgaritude ”. L'œuvre de Talev reflète l'un des problèmes fondamentaux de la conscience collective bulgare jusqu’à maintenant, problème qui, on l’a compris, s’explique en grande partie par l'histoire mouvementée de ce pays : la recherche de ce qui fait l'identité nationale du peuple bulgare. Cette recherche inquiète et sincère, qui agite et stimule un grand nombre d'écrivains, me semble bien formulée par Atanas Slavov, écrivain et critique qui émigra aux Etats-Unis en 1976 : “ Ainsi, la recherche de formes adéquates pour exprimer les idées dominantes à travers une “ langue culturelle ” propre devient un thème dominant de la culture bulgare durant les treize siècles  de son existence passée dans l'entourage de forces assimilatrices telles que Byzance, les empires ottoman et russe (…) Ainsi, elle se trouve acculée au dilemme suivant : ou bien renoncer à son identité défendue depuis longtemps, ou bien sombrer dans l'isolement du fait de son impuissance à communiquer davantage avec les autres cultures européennes occidentales. ” [21]  

Cette recherche passionnée de l’identité bulgare se lit à travers l’évocation de ce qui me semble être les mythes fondateurs de cette identité, mythes[22]  en ce sens qu’il s’agit de traits distinctifs fortement idéalisés, transmis de génération en génération par la mémoire collective, par la littérature, et il n’est pas innocent que l’œuvre majeure d’un écrivain du début du siècle, Yordan Yovkov, centrée autour des luttes de libération nationale, soit intitulée Légendes du Balkan[23] .  Ce qui transparaît bien dans la quadrilogie de Talev, ce sont : exaltation du système patriarcal, évoqué comme seul garant des valeurs bulgares (amour familial, solidarité du clan, amour du travail et de la terre, autorité incontestée du père mais aussi de la mère sur ses filles et belles-filles), toute déviance par rapport à ce système n’apportant que fléau et malheurs, voire la mort (par exemple celle de Katérina, la plus jeune des filles Glaouchev); combat quotidien contre les violences physiques et culturelles infligées par l’occupant ottoman et par la hiérarchie ecclésiastique grecque complice soucieuse de garder son emprise spirituelle sur l’église et l’école ; lutte pour conquérir une église indépendante et une éducation en bulgare, pour filles et garçons, car la culture et le savoir sont synonymes de liberté, et l’image glorifiée de l’instituteur et de l’institutrice porteurs d’une noble mission est récurrente dans la littérature de cette époque ; enfin, insurrections et troubles pour se libérer de l’occupation étrangère.

Du point de vue stylistique et narratif, il ne saurait être question de faire de la tétralogie de Talev une œuvre représentative du réalisme socialiste, mais bien du réalisme tout court. Quelques années plus tard, le contexte idéologique et politique qui permet la pénétration des courants occidentaux fait que l’on s’éloigne de plus en plus du réalisme, quel qu’il soit, comme en témoigne l’œuvre de Vera Mutafčieva, l’individu, banni auparavant au profit du peuple et de la lutte des classes, retrouve droit de cité.

Slučajat Džem (1966[24])  ou l’Homme face à l’Histoire

A la faveur du dégel, à partir de 1956, la culture bulgare amorce un nouveau tournant. Une période d’espoirs et de débats s’ouvre marquée, schématiquement, par un bilan douloureux au sein du Parti, une révision des valeurs et des événements un choc entre dogmatiques conservateurs et jeunes réformateurs. Jusqu’en 56, il n’y avait qu’un journal littéraire, une seule revue[25] , en 1957 sont autorisées quatre autres publications[26]  ; c’est aussi le moment où Soljenitsyne est  publié en bulgare (Une journée d’Ivan Denissovitch), où des écrivains critiques osent s’exprimer. Malgré un resserrement du régime, la littérature bulgare s’ouvre sur le monde dans les années 60, notamment grâce au travail de traducteurs qui tentent de faire sortir la Bulgarie de son isolement culturel : ils font connaître au public  des auteurs français, anglais, exercent une influence sur les genres et la stylistique bulgares. Peu à peu, les dogmes du réalisme socialiste deviennent un mauvais souvenir, la littérature s’éloigne du réalisme tout court, elle se renouvelle dans ses formes et techniques narratives. 

C’est dans ce contexte général que sort, en 1966, Slučajat Džem, roman si moderne dans sa forme, par rapport à tout ce qui a pu s’écrire auparavant ou en même temps, au message si peu “ orthodoxe ” que l’on se demande avec étonnement (un étonnement encore partagé par son auteur !) comment il a pu voir le jour. Il est vrai que le roman historique accordait aux écrivains un espace de liberté, dans la mesure où le choix d’un passé lointain, où luttes de classes et parti communiste n’existaient pas, permettait d’échapper plus facilement à l’emprise du dogme et de la censure. 

Vera Mutafčieva est la fille d’un historien, elle est historienne elle-même, spécialiste de l’Empire ottoman et ce roman, comme la plupart des romans historiques qu’elle a écrits, est bien l’œuvre d’un historien : l’auteur interroge l’Histoire et s’interroge sur l’Histoire. L’intrigue du roman est assez simple : à la mort du sultan Mehmet II, Le Conquérant, en 1481, le pouvoir échoit normalement à son fils aîné, Bayazid, nommé sultan sous le nom de Bayazid II. Son second fils, le prince Djem, poussé par les spahis et par son entourage, tout à la fois érudit, fin lettré et bon militaire, conteste ce pouvoir et propose à son frère un partage de l’Empire. Celui-ci refuse et commence alors une lutte sans merci entre les deux hommes. Commence également la longue errance de Djem en exil : ballotté par les différents intérêts politiques des gouvernants de l’Europe, otage malgré lui, monnaie d’échange entre l’Orient et un Occident soucieux d’en freiner l’essor voire de reconquérir Constantinople, il échoue successivement en Syrie, en Egypte, à Rhodes, en France, à Rome où il est retenu par le Pape Innocent VIII, avant d’être remis au roi Charles VIII de France. Il meurt à Naples, en 1495, dans des circonstances mystérieuses. 

Ce qui fait l’intérêt de ce roman peu commun, c’est l’angle narratif choisi et le message nouveau pour l’époque : l’œuvre est en effet construite comme un tribunal de l’Histoire où viennent témoigner en tant que narrateurs, plus de dix témoins directs de cette affaire : personnages secondaires de l’entourage de Djem, tels que le poète et favori Saadi ou sa tante, mais aussi des personnages qui ont laissé leur nom dans l’histoire : Grand vizir Nichandji Mehmet, d’Aubusson, grand magistère des Chevaliers de Rhodes et bien d’autres.

Cette forme permet une mise en perspective permanente entre le passé et le présent, dans la mesure où ces témoins, morts depuis longtemps, sont d’un point de vue narratif des narrateurs omniscients qui livrent au lecteur leur jugement sur l’histoire : leur point de vue (derrière lequel s’abrite l’auteur) devient contemporain de celui du lecteur (représenté par “ vous ” et mis en scène comme jury de ce tribunal fictif)) et un véritable dialogue s’instaure entre passé et présent. Je me permettrai de citer plusieurs courts extraits :

- le narrateur est Nichandji Mehmet, grand vizir qui découvre le premier la mort du sultan et décide de la camoufler quelques jours pour donner sa chance à Djem car il n’aime guère Bayazid (p. 19) : “ Je suis heureux que l’histoire ait confirmé mon opinion sur Bayazid II, il fut un temps où je n’osais pas le déclarer ouvertement. D’ailleurs, en ce qui concerne Bayazid, vous le savez mieux que moi, je ne le voyais pas souverain. ” Plus loin (p. 33) : “ Voilà ce que j’avais à dire, pas grand chose. Mais nous étions de petites gens, nous n’avions rien à voir avec les affaires du Sultan. Maintenant, vous dites que c’est sur nous que s’est appuyée la grande époque de Mehmet, que Mehmet Khan a ébranlé le monde parce qu’il a misé sur nous et sur notre bien. C’est sûrement vrai, vous lisez des livres, c’est vous qui savez. Mais nous, nous ne le savions pas. Sinon, on aurait certainement terminé autrement. ”
- dans la bouche de d’Aubusson, grand magistère des Chevaliers de Malte (p. 128) :
“ Vous me stupéfiez : pourquoi pensez-vous que c’est votre monde contemporain qui est déchiré par des contradictions inconciliables ? Pourquoi, malgré son expérience millénaire, l’humanité est-elle encline, chaque jour pris isolément, à croire que ce jour, justement, marque un sommet dans l’histoire de l’humanité ? Par exemple, nous estimions (à juste titre, croyais-je alors) notre époque comme “ un tournant de l ’histoire ”. Vous le savez, le Cinquecento fut une période riche en confrontations, et pas seulement des points de vue. Ce fut lui qui prépara les guerres religieuses de Trente et de Cent ans, l’Inquisition, la nuit de la Saint-Barthélémy. Et alors ? Vous voudriez me convaincre, que votre époque est plus fatale ? ”

La narration est loin d’être linéaire : la période embrassée par le roman s’étend de 1481 à 1499, c’est-à-dire 18 ans. Or, certaines périodes se recoupent et sont donc relatées par des narrateurs différents, d’autre part, on assiste à une certaine accélération chronologique : la première partie est relativement lente (elle s’étend sur un peu plus d’un an), la dernière embrasse quatre années. D’autre part, au cours du roman, des extraits du journal du poète Saadi viennent changer la polyphonie narrative.

Cette stratégie discursive laisse transparaître très nettement le message de l’auteur au lecteur : réflexion sur le sens de l’histoire conçue comme une chaîne ininterrompue entre les êtres humains, avec une solidarité nécessaire entre les vivants et les morts, les vivants devant respecter les morts qui leur ont frayé le chemin et s’intéresser à eux, interrogation sur la destinée humaine au sein de l’histoire collective et face au tribunal de l’histoire, conception personnelle et très nuancé d’une historienne sur l’Empire ottoman à une époque et dans un pays où ce dernier est noirci et chargé des pires maux, message qui, d’ailleurs est en partie explicité dans une page manuscrite placée comme en exergue du roman et complété dans l’introduction qui suit : “Depuis que nous sommes convaincus d’avoir découvert les lois naturelles de l’histoire, nous oublions de plus en plus souvent qu’elle est une trame dont la base et les fils sont les destinées des innombrables êtres humains, qui vécurent avant de mourir. Si nous tenons à ce que l’avenir manifeste un jour de la curiosité à notre égard, nous les hommes d’aujourd’hui, nous devons de notre côté accorder une pensée compatissante à ceux qui sont tombés depuis longtemps dans l’oubli et qui ont payé cher des vérités que nous redécouvrons aujourd’hui. ” Pour mieux saisir ce qu’une telle conception directement mise en scène dans un roman avait d’innovant, il faut se souvenir que seulement quelques années auparavant, la littérature devait obéir au sacro-saint dogme du réalisme socialiste et représenter le Parti, les luttes de classes, bref tout sauf l’individu. Avec Slučajat Džem , nous en sommes très loin. Le roman historique bulgare pouvait partir sur d’autres voies qui lui étaient tracées[27] .

L’histoire de ce roman, si elle est moins "dramatique" que celle de Tabac, connaît d’ailleurs quelques vicissitudes : le manuscrit est d’abord rejeté par les éditions Bălgarski pisatel, avant de paraître aux éditions NSOF, sur l’insistance du rédacteur Esto Vezenkov, jugé par le tribunal populaire peu après le 9 Septembre 1944 et tout juste toléré par le régime. A sa parution, il est accueilli avec beaucoup de réserves par la critique qui  n’ose se prononcer ni pour ni contre. Quant aux spécialistes du monde ottoman, collègues et professeurs de l’auteur, ils agissent en coulisse, en qualifiant l’œuvre de plagiat auprès de leurs collègues étrangers. Le destin s’est montré juste puisque Slučajat Džem a été traduit  en turc, russe, tchèque, français, roumain, hongrois, polonais et autres langues.

J’aimerais terminer par où j’ai commencé : par le terme de rencontre entre une création, des talents, et les avatars successifs d’un dogme, le réalisme socialiste, d’une idéologie totalitaire. A côté des innombrables œuvres de conjoncture à la gloire du parti communiste, fruit d’une adhésion consentie ou forcée, qui brouillent le paysage littéraire de cette époque, je crois que lorsque cette rencontre s’est réalisée au sens propre du terme, c’est-à-dire fortuitement[28] , elle a engendré ce que la littérature bulgare a produit de meilleur durant la période communiste. Les trois exemples choisis dans cette étude le montrent : avec Dimov, rencontre de ses interrogations sur l’avenir de son pays au bord de l’abîme et décision dans les organes du Parti de mettre au pas la critique officielle ; avec Talev, rencontre de l’expression de mythes fondateurs de l’identité collective bulgare et de la ligne patriotique et nationaliste nouvellement adoptée par le Parti ; avec Vera Mutafčieva, rencontre d’une historienne qui s’interroge sur les rapports entre l’Individu et l’Histoire dans une œuvre résolument moderne, et ouverture du pays à la faveur du dégel. Peut-être le cadre du roman historique, si exploité durant les années 50/60 de notre siècle en Bulgarie, permettait-il un meilleur contournement du dogme officiel, une création plus originale et plus vraie.


1. Front de la Patrie (Otečestven Front) : organisation politique créée en 1942 à l´initiative du parti communiste bulgare. C´est elle qui crée le nouveau gouvernement, après le coup d´Etat du 9 septembre 1944.
2. Le titre traduit en français de ce roman serait “ Tabac ”.
3. Respectivement “ Le Chandelier de fer ”, “ La saint-Elie ”, “ Les cloches de Prespa ”, “ J´entends vos voix ”.
4. Ou “ L´affaire Djem ”, paru en français (Stock, 1987) sous le titre Le Prince errant, dans une traduction de Claude Guilhot. Comme je ne dispose pas de cette traduction, les extraits que je propose ici sont traduits par moi.
5. Lukàcs Georg, Le Roman historique, Paris, éditions Payot, 1972
6. Exarchat : province gouvernée par un exarque. Le chef de l´Eglise nationale bulgare indépendante porte le titre d´exarque. Il administrait, sous l´Empire ottoman, tous les sujets orthodoxes de langue bulgare de l´Empire.
7. Traduit en français par R. Bernard et N. Christophorov : Sous le joug, Paris, Presses orientalistes de France, 1976
8. Bojan Ničev, Săvremennijat bălgarski roman (Le roman bulgare contemporain), éd. Bălgarski pisatel, Sofia, 1978
9. Georgi Canev, Istoričeskijat roman v bălgarskata literatura (Le Roman historique dans la littérature bulgare), éd. Bălgarski pisatel, Sofia, 1976 (introduction datée de 1942 ; le corps du livre de 1964 à 1969)
10. Bojan Ničev, op. cit. p. 77
11. Tončo Žečev, Bălgarskijat roman sled Deceti septemvri (Le roman bulgare après le 9 septembre), Sofia, Nauka i izkustvo, 1980, p. 15
12. Svetoslav Igov, Kratka istorija na bălgarskata literatura (Brève histoire de la littérature bulgare), éd. Prosveta, 1996, p. 498
13. Slučajat Tjutjun (“ L´affaire Tabac ”), Sofia, éd. Sveti Kliment Oxridski, 1992
14. Tjutjun, édition de 1951 rééditée en 1992, Sofia, éd. Trud.
15. Svetoslav Igov, Kratka Istorija na  bălgarskata literatura, Sofia, Prosveta, 1996, p. 502
16. in  Slučajat Tjutjun , op. cit., p. 9
17. c´est-à-dire "Front littéraire"
18. c´est-à-dire "La cause ouvrière".
19. Slučajat Tjutjun , op. cit., p. 162-169
20. Rečnik na bălgarskata literatura, tom 3, Sofia, BAN, 1982, p. 431
21. Atanas Slavov, Bălgarska literatura na razmrazjavaneto (“ La littérature bulgare du dégel ”) Sofia, Xristo Botev, 1994, p. 39-40
22. Au moment où je terminais cet article, j´ai découvert le remarquable recueil Zašto sme takiva ? V tărsene na bălgarskata kulturna indentičnost (Pourquoi sommes-nous ainsi ? A la recherche de l´identité culturelle bulgare) constitué par Ivan Elenkov et Rumen Daskalov, Sofia, Prosveta, 1994. En relation avec les mythes fondateurs de cette identité, mythes tirés bien sûr de l´histoire de la Bulgarie, on lira avec intérêt l´introduction de Rumen Daskalov, p. 28-32.
23. Yordan Yovkov, Staroplaninski legendi, Sofia, 1927 ; deux recueils à la composition différente sont disponibles en français : Légendes de la Stara Planina, traduction de Roger Bernard, Sofia, 1963 et Légendes du Balkan, traduction de Marie Vrinat, Paris, L´Esprit des Péninsules, 1999.
24. J´utilise l´édition de 1985, parue aux éditions Xristo G. Danov, Plovdiv.
25. Respectivement Literaturen Forum (“ Forum littéraire ”) et Septemvri (“ Septembre ”)
26. Plamăk (“ Flamme ”), literaturna misăl (“ Pensée littéraire ”), Rodna reč  (“Langue maternelle”), Narodna Kultura “ Culture populaire ”.
27. Je pense en particulier à une autre œuvre significative : Antixrist, de Emiljan Stanev, paru en 1970, traduit en français par Barbara Spakovska sous le titre L´Antechrist (éd. de L´Aube, 1991).
28. Le sens propre confirmé par le petit Robert est : “ circonstance fortuite par laquelle on se trouve dans une situation ”.


 

 
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